Police 2000, une mauvaise recette du poulet à la vaudoise
Le 12 janvier, le conseiller d'Etat Mermoud annonçait sa décision de retirer aux communes toute compétence d'intervention policière et d'intégrer les agents municipaux dans la police cantonale. Des compétences limitées en matière de circulation, de contrôle du stationnement ou d'îlotage resteraient acquises aux communes. La police de Lausanne, qui constitue un cas particulier, ne serait pas touchée par ces mesures.
Le tollé fut général et «Police 2000» est alors devenu le principal sujet de conversation des Vaudois. Chacun y va de son commentaire, de son idée, de son sentiment, surtout de son sentiment. Un tel, qui s'est fait «coller» de manière évidemment injuste, estime que les agents sont trop nombreux et toujours là où ils ne sont pas nécessaires; tel autre, qui s'est fait cambrioler, pense au contraire que les effectifs sont insuffisants et jamais là où il faudrait. Dans les journaux, les responsables cantonaux et communaux jurent leurs grands dieux qu'ils ne défendent pas leurs intérêts personnels, et le débat s'enlise dans de mauvais arguments.
Une meilleure police?
Police 2000 sera-t-elle une meilleure police? Cela reste à prouver. Les problèmes actuels ne sont pas si graves qu'on le dit, et le gouvernement exagère beaucoup en affirmant que la sécurité des Vaudois est en jeu. Pour faire mieux, on pourrait par exemple envisager une formation commune des policiers cantonaux et municipaux. On devrait aussi harmoniser les compétences légales des polices municipales, pour décharger au maximum la police cantonale et simplifier certaines interventions. Mais ce sont là des questions administratives, et non de sécurité, qui se résolvent avec du bon sens et de l'intelligence, et non à coup de fusion.
La collaboration, elle, fonctionne inégalement. Dans bien des agglomérations, les communes ont passé des conventions qui permettent à leurs polices de travailler comme une seule entité. Entre Vevey et Montreux, on s'apprêtait même à créer un corps de police régional unique – la fameuse «variante Riviera» court-circuitée par le Conseil d'Etat. Il existe aussi des patrouilles mixtes de policiers et de gendarmes. Les moyens techniques permettent à toutes les forces de l'ordre d'agir ensemble, encore faut-il un peu de bonne volonté. Et celle-ci n'est a priori pas plus présente chez les fonctionnaires du Canton que chez ceux des communes entre elles. Les problèmes qui se posent ponctuellement viennent des personnes, et non des structures.
La même remarque vaut pour la rapidité et l'efficacité, qui sont généralement déjà bonnes aujourd'hui, n'en déplaise aux victimes de cas particuliers. Mais le travail d'une police appelée à couvrir le territoire d'un grand canton, essentiellement rural, n'est pas le même que celui d'un corps de police urbain. Les temps d'intervention sont forcément un peu plus longs qu'en ville, les missions concernent un peu plus la circulation, un peu moins le domaine social, entre autres. Cela pour dire que la gendarmerie, là où elle reprendra les actuelles polices municipales (à Nyon, Morges, Yverdon, Payerne, Vevey et Montreux), devra créer de nouvelles brigades ad hoc, avec en grande partie les mêmes agents et les mêmes missions que les polices actuelles! Tant en matière de coûts que d'efficacité, il faut s'attendre dans le meilleur des cas à un match nul. A noter que les autres localités – par exemple Rolle, Aigle, Orbe, Moudon, Sainte-Croix ou encore le Sentier – ne conserveront que des postes de gendarmerie de seconde importance, fermés la nuit, et qu'une partie des interventions devra venir des centres de la Blécherette, Bursins, Renaz ou Yverdon.
Au service des citoyens, aux ordres de l'Etat
C'est en revanche sur le plan politique que le changement risque d'être le plus sensible. Car la police, en plus d'être un service public, représente aussi le bras armé d'une autorité politique. En ce sens, les policiers sont à la fois au service de la population et aux ordres de l'Etat. Par «beau temps», cette double allégeance ne pose pas de problème. Mais la situation est beaucoup plus délicate lorsque les citoyens s'opposent à leurs autorités, par exemple lorsque des manifestations de rues se multiplient. Les cortèges de fonctionnaires où certains policiers ont défilé contre les mesures d'austérité tandis que d'autres assuraient le service d'ordre de la manifestation ont illustré les cas de conscience qui peuvent alors se poser aux forces de l'ordre. Des troubles politiques graves peuvent survenir si celles-ci rejoignent un mouvement de révolte, ou si au contraire elles obéissent aveuglément aux ordres contre une partie importante de la population. Pour ne prendre qu'un exemple extrême, on a vu, en France, des CRS aux ordres du préfet local matraquer des pompiers qui manifestaient contre l'insécurité, les deux corps dépendant pourtant du même Ministère de l'intérieur!
Pour l'instant, notre Canton ne voit heureusement pas poindre de telles menaces. D'une part parce qu'aucune force de police n'est encasernée et tenue à l'écart de la population, comme c'est le cas à l'étranger (CRS en France, Bereitschaftspolizei en Allemagne). D'autre part parce que, justement, l'application de la loi est confiée à des corps de police multiples, soumis à des autorités politiques différentes et non à une hiérarchie unique. Consciemment ou non, la police apparaît moins monolithique, moins susceptible de faire basculer l'équilibre politique. Malgré toutes les garanties qu'on veut nous donner, Police 2000 nous rapprocherait un peu du modèle français, système opaque et technocratique travaillant au prestige de ses chefs et suscitant la méfiance des administrés.
Coup de force contre les communes
Le Conseil d'Etat, qui plie facilement face à ses propres fonctionnaires, se montre heureux de pouvoir montrer sa force à l'encontre des communes. Sa décision ne leur laisse que les compétences les moins gratifiantes du travail policier. Mais ce n'est qu'une première étape: lorsqu'on demande à M. Mermoud pourquoi il n'a pas centralisé toutes les tâches de police, il répond qu'on ne peut pas tout faire d'une fois. De même, lorsqu'on lui demande pourquoi il ne touche pas à la police de Lausanne, il laisse entendre que le tour de la capitale viendra tôt ou tard. Police 2000 est donc un «processus» où la seule analyse consiste à déterminer ce qu'on peut centraliser tout de suite et ce qu'on ne pourra centraliser que plus tard – à cause de la fameuse «résistance au changement».
En allumant maladroitement une guerre des polices inutile, le gouvernement vaudois a décuplé cette résistance et s'est lui-même lié les mains. En outre, cet épisode survient alors qu'un nombre respectable de Vaudois ont demandé de pouvoir s'exprimer sur un autre projet, Etacom, lequel prévoit de retirer aux communes des compétences à hauteur de 500 millions. Plus qu'une résistance au changement, c'est une résistance à la centralisation, au nivellement et à l'égalitarisme.
Pour résister avec succès, encore faudra-t-il que toutes les communes collaborent et fassent la preuve de leur capacité à assumer les responsabilités qu'elles réclament, que ce soit en matière de police ou dans d'autres domaines. Car toute étroitesse d'esprit mal placée ne peut que procurer un terreau fertile aux visées jacobines du Canton, pénalisant du même coup les nombreuses communes dirigées avec intelligence et énergie.
(La Nation n° 1621, 11 février 2000)